samedi 16 novembre 2013

Marseille et le génie d'oc

Le MUCEM et les nouveaux aménagements de la Joliette, l’esplanade du Vieux Port et sa magnifique ombrière, les musées rénovés et l’offre de spectacles et d’expositions générés par Marseille- Provence 2013, capitale Européenne de la culture offrent de Marseille une toute autre image que celle des violences urbaines ou de la paupérisation des habitants. Dans cette ville paradoxale capable du meilleur comme du pire, tout n’est pas désordre ou désolation. Pourtant, son histoire, sa culture Provençale, sa langue historique sont rarement valorisées quand ce n’est pas caricaturées par une représentation folklorique de sa réalité. Il est surprenant, par exemple, que le magnifique musée d’histoire de Marseille ne souligne pas son appartenance aux terres d’Oc ou que cette dimension de son identité soit absente des manifestations de grande qualité proposées dans la capitale provisoire de la culture.

1-Constats

Car Marseille va mieux, ses points forts sont nombreux et reconnus. L’opération Euroméditerranée a totalement transformé un quartier à l’abandon, créant des milliers d’emplois qualifiés dans le tertiaire supérieur. En 10 ans, le niveau de l’emploi a augmenté de prés de 15%. La façade portuaire bénéficie d’équipements culturels et commerciaux de grande ampleur. Les quartiers en difficultés sont progressivement rénovés. Le métro et le tramway ont totalement transformé la ville dont la circulation est rendue plus fluide par des tunnels et des viaducs. Aix-Marseille-Université est maintenant la première université du pays avec 70 000 étudiants. Dans de nombreuses disciplines (en médecine, en physique, en sciences de l’ingénieur…), Marseille est une grande cité scientifique. Ses concentrations technologiques (Château-Gombert, Luminy, Saint-Jérôme..), ses pôles de compétitivité en optique et en biotechnologies, ses structures de transfert entre la recherche et l’innovation, son potentiel médical sont de première grandeur. Le cap du million de croisiéristes a été franchi. Fait incongru il y a quelques années, la Cité Phocéenne est devenue une ville touristique qui rénove enfin son patrimoine bâti. C’est aussi une grande place portuaire ouverte sur la Méditerranée en trait d’union avec l’Europe.

Mais ces améliorations incontestables n’ont pas modifié sensiblement les conditions de vie de la plupart des marseillais. Le taux de chômage, 13,5%, est l’un des plus élevés des grandes villes françaises. Les emplois créés ne sont pas accessibles aux demandeurs d’emploi. Il manque 50 000 emplois pour que Marseille se retrouve dans une moyenne nationale déjà peu favorable. Le taux d’activité est faible et la productivité du travail en baisse. Le revenu médian annuel (16 450 €) est modeste et les inégalités de ressources entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres est de 15,3, un triste record de France. Prés de 20% des ménages sont en dessous du seuil de précarité et des milliers de familles ne vivent que des prestations sociales. Marseille est une ville pauvre de quartiers et de cités qui ne se rencontrent pas. Beaucoup habitent dans les 1°, 2°, 3°, 13°, 14° et 15° arrondissements, dans le centre ou le nord de la ville, alors que les habitants aisés se concentrent dans les 7° et 8°et que 48% de la population marseillaise relève d’un des dix contrats urbains de cohésion sociale. 39% des ménages sont composés d’une seule personne. L’accès au logement est particulièrement difficile dans un contexte de rareté où la vacance dans le parc social est quasiment nulle. Le quart de la population de plus de 15 ans non scolarisée n’a aucun diplôme. Dés lors les choses sont claires : Marseille va mieux que les marseillais.

2-Ruptures

Plus que toute autre grande ville, Marseille est au cœur de la mondialisation. Les crises qui secouent le monde (1973-1979-2007-2009…) n’en sont pas. Elles annoncent d’autres ruptures qui traduisent la mutation d’une économie en quête de modèle après l’échec confirmé de l’économie Keynésienne (1973-1979), socialiste (1989) et libérale (2007-2009). Dans cette recherche de nouveaux référentiels, deux dimensions sont à explorer. Car, à Marseille comme ailleurs, les politiques conduites à tous les niveaux, les grands investissements, les équipements collectifs, les services à la personne ne se traduisent pas par une amélioration qualitative des conditions de vie de la plupart des marseillais.

La première est territoriale. Dans ce grand bouleversement, le territoire change de sens. Ce n’est plus l’endroit où les choses se passent mais bien le lieu où elles s’inventent. Qu’on la nomme développement local, développement durable, économie de la proximité ou développement durable, l’économie territoriale est bien une autre façon de « faire de l’économie ». Certes les territoires sont multiples. L’Occitanie en est un. Ce vaste ensemble n’est évidemment pas homogène. Mais ce n’est pas par hasard que c’est celui qui attire le plus d’actifs qualifiés, qui accueille le plus de retraités, qui est, après Paris, le plus touristique d’Europe. Ces terres où les écarts de revenus et de niveaux de vie sont élevés pratiquent une solidarité de voisinage et développent une vie associative particulièrement efficace dans l’accompagnement des ménages en difficulté. C’est le cas à Marseille dont la situation sociale réelle échappe à la mesure. Une économie de bazar, faite d’échanges formels ou informels, de petits travaux déclarés ou pas, de solidarité familiale ou communautaire évite à une grande partie des habitants de tomber dans la misère.

La seconde est culturelle. Le génie d’Oc est dans ses valeurs.

La « convivéncia » est la tolérance, ce qui manque le plus à nos sociétés. Elle veut dire comprendre l’altérité, tolérer les différences, vivre dans la confiance.

Le « prètz » est la noblesse du cœur. C’est l’attention apportée aux plus démunis, la solidarité dans les comportements, la redistribution des revenus, le regard porté sur l’autre.

Le « paratge » est le maître mot de la civilisation courtoise. L’amour courtois est un idéal, un chemin, une éthique des relations sociales et un art de vivre.

Ces valeurs Occitanes portent une autre économie :
* une économie du lien plutôt qu’une économie du bien
* une économie du respect plutôt qu’une économie du mépris
* une économie de la beauté plutôt qu’une économie de la destruction des sites et des paysages
On pourrait ajouter, compte tenu de l’histoire de l’Occitanie :
* une économie de la résistance plutôt qu’une économie de la résignation
* une économie de la liberté plutôt qu’une économie de la dépendance.

Ces valeurs sont celles qui pourraient servir de base à la construction d’un modèle de développement plus économe en prélèvements sur la nature, moins dominé par les relations marchandes, soucieux de l’intérêt général, solidaire entre les générations, les territoires et les classes sociales : celles dont Marseille a le plus besoin.

C- Ouvertures


Marseille, c’est d’abord le génie de la nature par une situation géographique exceptionnelle. A ce titre, Marseille c’est le ciel, le mistral, le soleil, la lumière, les couleurs (bleu étincelant du ciel, bleu changeant de la Méditerranée, blanc des roches calcaires des calanques, vert des pins…). Or, la beauté du paysage est devenu un facteur clé de localisation des entreprises et un élément déterminant dans le choix résidentiel des ménages

Marseille, c’est aussi le génie de la culture. L’Occitan s’exprime dans toutes les déclinaisons de la vie quotidienne. Et notamment dans la culture marseillaise.

Dans la langue, évidemment, « manière d’être à l’univers » : écoles Occitanes, Calandretas, stages d’enseignement, œuvres littéraires, théâtre, cinéma…
Dans les modes de vie : la promenade publique, l’entraide, les marchés paysans, la vie à l’extérieur, l’agora et la place publique, le goût de la palabre…
Dans l’habitat et le célèbre immeuble à trois étages et trois fenêtres ou les nombreuses bastides de son ancienne campagne.
Dans les modes alimentaires : cuisine forte (anchois, aïl, oignons..), l’usage de l’huile d’olive, l’art des aromates, le culte de l’apéro.
Dans la toponymie, le nom des lieux et celui des gens…

Marseille, c’est un art de vivre, celui de la Provence :

La chasse dans les collines,les cercles, la chambreto, la rencontre, le goût de la parole, l’accent…
Les fêtes et les foires, les jeux ( joutes, boules, foot…)
La musique, des troubadours au rap, une histoire commune, musiques actuelles en langue d’Oc, la Coupo Santo, hymne des pays d’Oc.
Le travail : une population active astucieuse, volontaire, engagée…, la transmission des savoirs, les relations avec les personnes âgée.

Marseille, enfin c’est le brassage de populations venues d’Europe et d’Afrique en quête de vie meilleure, réfugiés espagnols républicains, Arméniens, Rapatriés d’Afrique du nord … aujourd’hui espace recherché par les Roms, les populations africaines et slaves pas toujours bien accueillies.

D-Propositions

Il existe une identité marseillaise trop souvent brocardée par des dérives nationalistes ou racistes dont l’histoire contemporaine nous offre malheureusement de nombreux exemples. Les racines d’Oc ou Provençales se traduisent par des traits spécifiques rapidement évoqués dans cette note. Les marseillais manifestent leur attachement à un certain nombre de données héritées de l’histoire, telles que le souvenir de l’ancienne province romaine révélé et réveillé sans cesse par les monuments et les vestiges archéologiques, la littérature, les réinterprétations de l’histoire et de la toponymie…évidemment la langue, appelée de préférence provençal pour bien marquer le rapport qu’elle entretient avec la province d’origine, Frédéric.Mistral et le Félibrige.
Certes, cette identité est plurielle ; Elle ne signifie pas enfermement mais au contraire ouverture. Le provençal n’est pas une langue régionale. C’est une langue universelle.

Il serait important que la dimension provençale et multiculturelle de Marseille, trop souvent étouffée par les institutions, ignorée par les nouveaux habitants, ridiculisée par une conception purement folkloriste de son expression, ne soit pas absente des débats que ponctue la campagne électorale. Et que dans la prochaine équipe municipale, un élu convaincu du poids de notre histoire et de la modernité de cet engagement apporte ses compétences à une nouvelle « respelido » pour la plus ancienne ville de France.

Philippe Langevin
Maître de conférences
Aix-Marseille-Université

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