Le MUCEM et les nouveaux aménagements de la Joliette, l’esplanade du
Vieux Port et sa magnifique ombrière, les musées rénovés et l’offre de
spectacles et d’expositions générés par Marseille- Provence 2013,
capitale Européenne de la culture offrent de Marseille une toute autre
image que celle des violences urbaines ou de la paupérisation des
habitants. Dans cette ville paradoxale capable du meilleur comme du pire,
tout n’est pas désordre ou désolation. Pourtant, son histoire, sa
culture Provençale, sa langue historique sont rarement valorisées quand
ce n’est pas caricaturées par une représentation folklorique de sa
réalité. Il est surprenant, par exemple, que le magnifique musée
d’histoire de Marseille ne souligne pas son appartenance aux terres d’Oc
ou que cette dimension de son identité soit absente des manifestations
de grande qualité proposées dans la capitale provisoire de la culture.
1-Constats
Car
Marseille va mieux, ses points forts sont nombreux et reconnus.
L’opération Euroméditerranée a totalement transformé un quartier à
l’abandon, créant des milliers d’emplois qualifiés dans le tertiaire
supérieur. En 10 ans, le niveau de l’emploi a augmenté de prés de
15%. La façade portuaire bénéficie d’équipements culturels et commerciaux
de grande ampleur. Les quartiers en difficultés sont progressivement
rénovés. Le métro et le tramway ont totalement transformé la ville dont
la circulation est rendue plus fluide par des tunnels et des viaducs.
Aix-Marseille-Université est maintenant la première université du pays
avec 70 000 étudiants. Dans de nombreuses disciplines (en médecine, en
physique, en sciences de l’ingénieur…), Marseille est une grande cité
scientifique. Ses concentrations technologiques (Château-Gombert,
Luminy, Saint-Jérôme..), ses pôles de compétitivité en optique et en
biotechnologies, ses structures de transfert entre la recherche et
l’innovation, son potentiel médical sont de première grandeur. Le cap du
million de croisiéristes a été franchi. Fait incongru il y a quelques
années, la Cité Phocéenne est devenue une ville touristique qui rénove
enfin son patrimoine bâti. C’est aussi une grande place portuaire
ouverte sur la Méditerranée en trait d’union avec l’Europe.
Mais
ces améliorations incontestables n’ont pas modifié sensiblement les
conditions de vie de la plupart des marseillais. Le taux de chômage,
13,5%, est l’un des plus élevés des grandes villes françaises. Les
emplois créés ne sont pas accessibles aux demandeurs d’emploi. Il manque
50 000 emplois pour que Marseille se retrouve dans une moyenne
nationale déjà peu favorable. Le taux d’activité est faible et la
productivité du travail en baisse. Le revenu médian annuel (16 450 €) est
modeste et les inégalités de ressources entre les 10% les plus riches et
les 10% les plus pauvres est de 15,3, un triste record de France. Prés
de 20% des ménages sont en dessous du seuil de précarité et des milliers
de familles ne vivent que des prestations sociales. Marseille est une
ville pauvre de quartiers et de cités qui ne se rencontrent pas.
Beaucoup habitent dans les 1°, 2°, 3°, 13°, 14° et 15° arrondissements,
dans le centre ou le nord de la ville, alors que les habitants aisés se
concentrent dans les 7° et 8°et que 48% de la population marseillaise
relève d’un des dix contrats urbains de cohésion sociale. 39% des
ménages sont composés d’une seule personne. L’accès au logement est
particulièrement difficile dans un contexte de rareté où la vacance dans
le parc social est quasiment nulle. Le quart de la population de plus
de 15 ans non scolarisée n’a aucun diplôme. Dés lors les choses sont
claires : Marseille va mieux que les marseillais.
2-Ruptures
Plus
que toute autre grande ville, Marseille est au cœur de la
mondialisation. Les crises qui secouent le monde (1973-1979-2007-2009…)
n’en sont pas. Elles annoncent d’autres ruptures qui traduisent la
mutation d’une économie en quête de modèle après l’échec confirmé de
l’économie Keynésienne (1973-1979), socialiste (1989) et libérale
(2007-2009). Dans cette recherche de nouveaux référentiels, deux
dimensions sont à explorer. Car, à Marseille comme ailleurs, les
politiques conduites à tous les niveaux, les grands investissements, les
équipements collectifs, les services à la personne ne se traduisent pas
par une amélioration qualitative des conditions de vie de la plupart
des marseillais.
La première est territoriale. Dans ce
grand bouleversement, le territoire change de sens. Ce n’est plus
l’endroit où les choses se passent mais bien le lieu où elles
s’inventent. Qu’on la nomme développement local, développement durable,
économie de la proximité ou développement durable, l’économie
territoriale est bien une autre façon de « faire de l’économie ». Certes
les territoires sont multiples. L’Occitanie en est un. Ce vaste
ensemble n’est évidemment pas homogène. Mais ce n’est pas par hasard que
c’est celui qui attire le plus d’actifs qualifiés, qui accueille le
plus de retraités, qui est, après Paris, le plus touristique d’Europe.
Ces terres où les écarts de revenus et de niveaux de vie sont élevés
pratiquent une solidarité de voisinage et développent une vie
associative particulièrement efficace dans l’accompagnement des ménages
en difficulté. C’est le cas à Marseille dont la situation sociale réelle
échappe à la mesure. Une économie de bazar, faite d’échanges formels ou
informels, de petits travaux déclarés ou pas, de solidarité familiale
ou communautaire évite à une grande partie des habitants de tomber dans
la misère.
La seconde est culturelle. Le génie d’Oc est dans ses valeurs.
La
« convivéncia » est la tolérance, ce qui manque le plus à nos sociétés.
Elle veut dire comprendre l’altérité, tolérer les différences, vivre
dans la confiance.
Le « prètz » est la noblesse du cœur.
C’est l’attention apportée aux plus démunis, la solidarité dans les
comportements, la redistribution des revenus, le regard porté sur
l’autre.
Le « paratge » est le maître mot de la
civilisation courtoise. L’amour courtois est un idéal, un chemin, une
éthique des relations sociales et un art de vivre.
Ces valeurs Occitanes portent une autre économie :
* une économie du lien plutôt qu’une économie du bien
* une économie du respect plutôt qu’une économie du mépris
* une économie de la beauté plutôt qu’une économie de la destruction des sites et des paysages
On pourrait ajouter, compte tenu de l’histoire de l’Occitanie :
* une économie de la résistance plutôt qu’une économie de la résignation
* une économie de la liberté plutôt qu’une économie de la dépendance.
Ces
valeurs sont celles qui pourraient servir de base à la construction
d’un modèle de développement plus économe en prélèvements sur la nature,
moins dominé par les relations marchandes, soucieux de l’intérêt
général, solidaire entre les générations, les territoires et les classes
sociales : celles dont Marseille a le plus besoin.
C- Ouvertures
Marseille,
c’est d’abord le génie de la nature par une situation géographique
exceptionnelle. A ce titre, Marseille c’est le ciel, le mistral, le
soleil, la lumière, les couleurs (bleu étincelant du ciel, bleu
changeant de la Méditerranée, blanc des roches calcaires des calanques,
vert des pins…). Or, la beauté du paysage est devenu un facteur clé de
localisation des entreprises et un élément déterminant dans le choix
résidentiel des ménages
Marseille, c’est aussi le génie
de la culture. L’Occitan s’exprime dans toutes les déclinaisons de la
vie quotidienne. Et notamment dans la culture marseillaise.
Dans
la langue, évidemment, « manière d’être à l’univers » : écoles
Occitanes, Calandretas, stages d’enseignement, œuvres littéraires,
théâtre, cinéma…
Dans les modes de vie : la promenade publique,
l’entraide, les marchés paysans, la vie à l’extérieur, l’agora et la
place publique, le goût de la palabre…
Dans l’habitat et le célèbre immeuble à trois étages et trois fenêtres ou les nombreuses bastides de son ancienne campagne.
Dans
les modes alimentaires : cuisine forte (anchois, aïl, oignons..),
l’usage de l’huile d’olive, l’art des aromates, le culte de l’apéro.
Dans la toponymie, le nom des lieux et celui des gens…
Marseille, c’est un art de vivre, celui de la Provence :
La chasse dans les collines,les cercles, la chambreto, la rencontre, le goût de la parole, l’accent…
Les fêtes et les foires, les jeux ( joutes, boules, foot…)
La
musique, des troubadours au rap, une histoire commune, musiques
actuelles en langue d’Oc, la Coupo Santo, hymne des pays d’Oc.
Le
travail : une population active astucieuse, volontaire, engagée…, la
transmission des savoirs, les relations avec les personnes âgée.
Marseille,
enfin c’est le brassage de populations venues d’Europe et d’Afrique en
quête de vie meilleure, réfugiés espagnols républicains, Arméniens,
Rapatriés d’Afrique du nord … aujourd’hui espace recherché par les Roms,
les populations africaines et slaves pas toujours bien accueillies.
D-Propositions
Il
existe une identité marseillaise trop souvent brocardée par des dérives
nationalistes ou racistes dont l’histoire contemporaine nous offre
malheureusement de nombreux exemples. Les racines d’Oc ou Provençales se
traduisent par des traits spécifiques rapidement évoqués dans cette
note. Les marseillais manifestent leur attachement à un certain nombre
de données héritées de l’histoire, telles que le souvenir de l’ancienne
province romaine révélé et réveillé sans cesse par les monuments et les
vestiges archéologiques, la littérature, les réinterprétations de
l’histoire et de la toponymie…évidemment la langue, appelée de
préférence provençal pour bien marquer le rapport qu’elle entretient
avec la province d’origine, Frédéric.Mistral et le Félibrige.
Certes,
cette identité est plurielle ; Elle ne signifie pas enfermement mais au
contraire ouverture. Le provençal n’est pas une langue régionale. C’est
une langue universelle.
Il serait important que la
dimension provençale et multiculturelle de Marseille, trop souvent
étouffée par les institutions, ignorée par les nouveaux habitants,
ridiculisée par une conception purement folkloriste de son expression,
ne soit pas absente des débats que ponctue la campagne électorale. Et
que dans la prochaine équipe municipale, un élu convaincu du poids de
notre histoire et de la modernité de cet engagement apporte ses
compétences à une nouvelle « respelido » pour la plus ancienne ville de
France.
Philippe Langevin
Maître de conférences
Aix-Marseille-Université
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